Vivre les yeux fermés ou branché pour l’éternité?
Avec Les yeux clos et La vie infinie, Philippe Yong et Jennifer Richard confrontent les lecteurs à leurs propres perceptions de ce qui s’avère réel et essentiel pour (sur)vivre au monde actuel. Avec «Les yeux clos», Philippe Yong explore notamment ce qui s’écrie et pourrait s’écrire en marge des nouvelles faisant les manchettes. Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard Alex est journaliste et travaille de nuit dans une agence de presse. Son boulot consiste à assimiler et résumer les nouvelles et faits divers défilant en provenance des quatre coins de la planète. Les yeux clos auxquels fait toutefois référence le titre du roman de Philippe Yong sont ceux d’une femme peinte par le Français Odilon Redon en 1890. Ce regard fermé, inaccessible, Alex l’avait déjà vu auparavant au musée d’Orsay, à Paris, mais sans y prêter attention outre mesure. Un soir de vernissage, alors qu’il accompagne sa conjointe Catherine, viendra néanmoins tout changer. Depuis qu’il a véritablement vu le portrait de Redon, Alex est obsédé par cette femme aux yeux clos. Il est lentement, mais irrévocablement dévoré par le désir fou de lui-même fermer les yeux sur le monde qui l’entoure, où tout va si vite et si mal. Le journaliste aspire à renouer avec une certaine lenteur, le format long du reportage, celui qui réclame d’aller sur le terrain, à la rencontre des gens dans leur environnement pour témoigner de leur existence par-delà les statistiques ou l’anecdote. Philippe Yong signe, avec «Les yeux clos», un deuxième roman par lequel il s’intéresse aux technologies et à leur impact. (Photo d’archives) Photo : Radio-Canada / Hamza Abouelouafaa Car Alex est fasciné par ces histoires de personnes ayant trouvé la mort à cause d’un GPS défectueux ou d’enfants de réfugiés atteints du syndrome de résignation, entre autres. Ces histoires faisant rarement les manchettes le titillent pourtant à cause de tout ce qu’elles racontent et révèlent de notre rapport à la technologie et de nos relations plus ou moins déshumanisées. De notre rapport à une époque, des réalités et une actualité nous laissant souvent épuisés. Il pensa à sa nuit, au geste qui l’avait un moment tenté. Éteindre, débrancher, même, faire que se taisent les machines et que disparaisse l’abrutissant murmure du monde. Alex décide donc de plaquer son boulot et son petit confort parisien pour prendre la route afin de peindre à sa manière les portraits de femmes et d’hommes ayant choisi de fermer leurs yeux sur le monde dans l’espoir d’une vie meilleure. Roman d’enquêtes journalistiques, Les yeux clos s’avère surtout celui de la quête d’Alex. Une quête de profondeur, de sens, d’humanité et de vérité, incluant la sienne, aux allures de point de bascule. Une quête donnant envie d’ouvrir les yeux et de voir le monde se cachant derrière une brève dans le journal ou à la radio, ne serait-ce que le temps de lire le fascinant roman de Philippe Yong. Et s’il était possible de vivre éternellement? Voilà ce que creuse l’autrice Jennifer Richard de sa plume mordante à souhait. Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard La vie infinie de Jennifer Richard soulève pour sa part une grande question existentielle : à quoi pourrait bien ressembler une potentielle vie éternelle? Adrien, lui, ne fait pas qu’y penser : il travaille à concrétiser l’idée d’une existence infinie. Le quotidien de la famille qu’il forme avec Céline et leur fille Zoé est ainsi rythmé par une multitude d’applications. Des applications capables de détecter leurs humeurs et envies – voire leurs pulsions – mais aussi d’analyser leurs moindres rencontres et déplacements afin de mieux pouvoir intervenir au besoin pour corriger tout élément relevant de l’imprévu, de l’indésirable ou de l’incontrôlable. La fillette haussa les épaules et se décala légèrement pour se soustraire à son contact. Céline peut ainsi voir les images sur l’écran. Il s’agissait encore de cette série d’animation étrange que sa fille suivait de manière insatiable : Les aventures de Céline Lambert, alias Maman. Adrien carbure à l’idée de tout dématérialiser et tout numériser pour aspirer à l’éternité. Zoé préfère jouer avec ses amis et célébrer son anniversaire par le biais de l’écran de sa tablette, devenue carrément une extension de ses mains… qu’elle garde constamment propres par crainte des microbes, d’ailleurs. Céline, elle, verra sa vie autrement aseptisée, carrément bousculée, voire chavirée, quand elle croise par hasard un ancien ami. Un ami ne partageant pas nécessairement sa conception de ce qui s’avère important pour être heureux. Jennifer Richard est aussi l’autrice de «Notre royaume n’est pas de ce monde», pour lequel elle a remporté le Prix Ivoire en 2023. Photo : Gracieuseté d'Interforum Canada Dans La vie infinie, Jennifer Richard s’amuse dès lors avec une suave dose d’humour à décortiquer nos rapports aux autres humains, aussi bien que nos rapports à la rectitude politique et aux classes sociales, à l’argent et à la notion du temps, à la réalité virtuelle et à la nature. Sans oublier notre rapport à la mort, évidemment. Si la plume satirique, cinglante, dont l’écrivaine française explore ces aspects, se teinte par moments d’un brin d’impertinence, elle n’en demeure pas moins toujours ô combien pertinente. En fait, Jennifer Richard fait à nouveau la preuve de son indéniable talent : celui de nous faire rire, souvent jaune, et du même souffle, de nous faire réfléchir aux dérives de notre société.Vivre débranché du rythme aliénant du monde


Vivre pour toujours, mais à quel prix?


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